Vers une (autre) architecture durable : interview de P.E. Loiret

Alors que le durable tente de s’instaurer dans le domaine de l’architecture,  des voix s’élèvent contre une labellisation à outrance ainsi qu’une perte de conscience du sens même de l’environnemental. Comment redonner du sens au durable dans le projet architectural ? Paul-Emmanuel Loiret, architecte DPLG, fondateur et dirigeant de l’agence JOLY&LOIRET, répond à nos questions.


C14 : Aujourd’hui, vous êtes enseignant à l’école d’architecture de Versailles. Vos cours sont orientés vers une prise en compte complète de l’environnement et du durable. Concrètement, comment cela se traduit-il ?


P.E.L. : Ce que l’on appelle communément l’environnement est généralement compris comme l’environnement naturel. Je ne souhaite pas faire ou apprendre à faire des projets qui sont uniquement tournés sur cette question. Au-delà de l’environnement naturel il y a aussi l’environnement humain. Il y a d’un côté la géographie physique avec ses contraintes et ses ressources et de l’autre l’anthropologie, les cultures humaines avec de la même manière des contraintes et des ressources : l’environnement ce n’est pas donc pas seulement la nature, c’est aussi l’Homme. Ainsi, un bon projet est une réponse cohérente aux problématiques soulevées par l’un et par l’autre, dans une recherche de sens générale.

Concernant la question du durable, il faut comprendre que dans notre société, on n’a pas vraiment le droit de faire de l’architecture durable. Cela parait étonnant mais c’est une réalité. En effet, un bâtiment vraiment durable est avant tout un bâtiment qui a une emprunte écologique acceptable, proche de zéro. Hors aujourd’hui on ne sait pas le faire. On pourrait le faire mais disons que les normes nous empêchent de le faire (pour des raisons thermiques, de norme constructive, de sécurité incendie, d’accessibilité handicapé…). On a besoin d’une quantité d’énergie et de matière démesurée pour le fabriquer. On doit utiliser des matériaux non recyclables, des techniques compliquées etc. pour répondre aux normes. C’est pour cela que j’essaye de m’intéresser aux architectures vernaculaires car ce sont les seules que nous connaissions qui soient vraiment durables. On se dit que dans ces architectures là, il doit bien y avoir les solutions de demain.


C14 : On ne parvient pas à dégager le style architectural du « durable ». Que pouvons-nous en conclure ?


P.E.L. : Je pense que c’est un piège de parler de style. Cela me fait penser aux idéologies passées. L’idéologie peut apporter parfois de bonnes choses à l’architecture, mais elle peut surtout en apporter beaucoup de mauvaises. Les idéologies modernes, postmodernes, néo-modernes, constructivistes, déconstructivistes, etc. par exemple ont générées, pour certaines d’entre elles, des catastrophes urbaines et par là même sociales et environnementales (les barres de nos banlieues générées par des réinterprétations de théories idéologiques modernes). Le problème c’est qu’aujourd’hui l’ « architecture durable », qui est réduite à la problématique HQE -en tous cas en France- est devenue un style et une idéologie, ce qui est à mes yeux terrifiant. Cela génère des projets qui sont de plus en plus liés à une problématique rationnelle et normative qui est complètement déconnectée d’une problématique humaine à plus grande échelle. On voit maintenant apparaitre des projets « validés »  avec tout un tas de labels. Les promoteurs s’en emparent et pense alors qu’à partir du moment où ils ont ces labels, leurs architecture est forcément extraordinaire…

Ce style HQE devient une arme de persuasion massive. Un outil marketing ravageur d’ailleurs renié par les créateurs même de l’idée de Haute Qualité Environnementale. D’autre part ces projets sont de plus en plus similaires : on va y retrouver des panneaux solaires sur le toit, une isolation par l’extérieur, les petites fenêtres au Nord et les grandes au Sud, une orientation spécifique, une certaine densité, certains matériaux. Si on utilise 20% de bois on est content, 30% on est encore plus labélisé, etc. Ce sont des cadavres exquis ridicules. Des assemblages protéiformes de dispositifs grenello-compatibles. Il ne faut surtout pas tomber dans ce panneau et se poser plutôt la question de l’économie de matière et d’énergie dans une recherche de sens générale, liée à l’habiter dans l’idée noble du terme.


C14 : Certains estiment en effet  que pour cause de durable, on perd en qualité architectural. Comme par exemple la baie au Nord, qui est certes énergivore, mais qui offre  pourtant une lumière exceptionnelle. Où placer la limite?


P.E.L. : La lumière du nord est une lumière diffuse qui peut être très utile d’un point de vue plastique. C’est une lumière qui correspond à un certain état d’esprit, et qui peut être plus agréable à vivre à certains moments de la journée ou de l’année qu’une lumière du sud, avec le soleil de face. C’est une question de choix. Ce que j’essaye de faire comprendre aux étudiants, c’est que l’architecture n’est pas qu’une question environnementale, ou qu’une question d’esthétique, même si ces deux exemples sont importants. Ce n’est pas qu’une question de formes non plus, ce n’est pas qu’une question d’originalité, ni de matériaux. C’est aussi et surtout une question de territoires, d’us et coutumes. C’est une question de contexte. Et c’est en comprenant toutes les caractéristiques (ou problématiques ou paramètres etc.) entrant dans la définition d’un contexte (en plus du programme que l’on nous a demandé d’y intégrer bien sûr) que l’on peut faire les meilleurs choix.

A un moment donné, on va travailler sur un centre culturel, par exemple à Marseille, et on va se rendre compte que la lumière du Nord, pour certaines activités, est beaucoup plus évidente qu’une lumière du Sud ou de l’Ouest qui va générer de gros échauffements. On va alors devoir faire des choix par rapport à l’utilisation, l’histoire du site, la typologie urbaine présente, les aspects constructifs, etc. L’idée, c’est d’arriver à comprendre dès le début du projet quels sont tous ces éléments qui rentrent en compte dans le projet, puis d’être capable de faire des choix en tant qu’architecte. Mais ces choix ne peuvent se faire que si on a une connaissance fine de l’ensemble des paramètres entrant dans la fabrication du projet. Si l’analyse est trop légère et que l’on ne peut répondre qu’à une partie de ces paramètres, on n’est incapable de faire des choix cohérents, donc à fortiori un projet cohérent.


C14 : Certains architectes estiment que l’écologie ne se travaille qu’à l’échelle urbaine, avec notamment une gestion plus avisée des flux, comme les transports, ou bien encore de la question du social, qui se joue elle aussi sur une étendue plus vaste.


P.E.L. : L’écologie doit avant tout se faire à l’échelle du monde, à l’échelle de l’ « Oïkos » de l’humanité, et non pas seulement à l’échelle urbaine. Et ce n’est que si chacun s’y met que l’on arrivera à le faire à l’échelle mondial. Si on se dit : « Ça ne sert à rien ce que je fais à l’échelle d’un bâtiment », à ce moment-là, on n’arrivera jamais à faire quelque chose, quelque en soit l’échelle. Ainsi, c’est à l’urbaniste, au constructeur automobile, au maçon, à celui qui fait les routes ou même à l’agriculteur de penser à éviter de détruire son environnement. Chacun doit avoir conscience de cela et aider à développer un avenir cohérent, soutenable, dans son domaine de compétence. C’est l’ensemble de ces actions, coordonnées, qui vont faire que, peut-être, nous arriveront à résoudre cette équation entre la consommation que l’on fait du monde et le fait qu’il ne soit pas infini. Néanmoins, l’échelle du monde c’est aussi beaucoup l’échelle politique. Ce n’est qu’avec une volonté politique forte que l’on pourra faire avancer les choses.


C14 : De nombreuses critiques tombent sur ceux qui profitent du durable pour faire du business, avec le côté « je peins mon bâtiment en vert, je suis durable ». Au final, pour 100 bâtiments qui se prétendent durable, n’y en aurait-il que 5 qui le soient réellement?


P.E.L. : Comme indiqué précédemment, les industriels et les promoteurs immobiliers se sont emparés de ça et en ont fait un outil de marketing. Un outil permettant aussi de mieux maitriser notre discipline. On estime maintenant que si un bâtiment est labellisé, celui-ci est forcément mieux qu’un autre. Donc d’une certaine manière que le promoteur qui fait un bâtiment HQE est meilleur architecte que l’architecte qui aura fait un bâtiment impeccable mais non HQE. C’est là où il s’agit d’une erreur et que cet outil (le HQE) fabriqué essentiellement par les architectes se retourne contre eux. Aujourd’hui, certains architectes essayent de ne plus parler d’HQE mais « d’éco-responsabilité » : « Eco », en rapport à l’environnement, et « responsabilité », en rapport bien sûr à la responsabilité écologique mais aussi et surtout à la responsabilité social. C’est une piste que me semble plus intéressante que le HQE.


C14 : Enfin, qu’est-ce qui vous semble important et dont on ne parle jamais à ce sujet?


P.E.L. : Je crois que les gens qui parlent d’écologie parlent de tout et de rien. Ce qui est important, c’est que chacun se sente un petit peu responsable de l’avenir de tous. Enfin, il ne faut pas oublier qu’étymologiquement, dans le terme « écologie », « eco», signifie la « maison », c’est-à-dire le milieu naturel dans lequel se développe le système animal, ou en tous cas le vivant, et donc l’humain. Dans « logie », le « logos » fait référence à la science. L’écologie est donc la science des milieux, principalement du milieu naturel, qui est notre milieu originel. En outre, dans « économie », on retrouve la même racine, « eco », donc la maison, et « nomos », pour la « gestion ». Il s’agit donc là de la gestion des milieux, de nos milieux. Le problème c’est qu’aujourd’hui, l’économie n’est plus une gestion de notre milieu naturel, de notre « maison » mais une ponction de notre milieu, brutale, sans restitution. Dans un monde qui n’est pas infini on va dans le mur. Ainsi l’économie telle qu’elle est pratiqué de nos jours génère une société humaine entropique, vouée à l’échec. Je pense que si l’on parvenait à faire que notre économie soit réellement pensée comme une gestion de notre milieu, autant naturel que culturel, on parviendrait probablement à trouver des solutions plus durables et plus soutenables pour notre avenir.

L’architecture, qui est par extension aussi notre maison, notre « éco », doit  je crois être pensée et fabriquée dans ce sens.

Posté le Dimanche 31 oct 2010 à 22 h 19 min par Olivier Dauce

2 réponses “Vers une (autre) architecture durable : interview de P.E. Loiret”

  1. desclaud
     à dit:

    patrice2.desclaud@wanadoo.fr
    Certes arme de destruction massive, poids des lobbies industriels, ... Mais néanmoins si par exemple on souhaite un aménagement d'une zone d'activité en milieux rurale (réhabilitation de centre de recherche par exemple) notre architecte propose quoi ? On dira la nécessité d'un plan schéma directeur, s'intégrant au milieu, à son histoire, ... etc. mais il faudra bien "atterrir" sur du tangible et vérifiable avec qcq critères. HQE c'est un peu faute de mieux et c'est déjà pas mal "libéral", plus que BBC ou autres label protectionnistes !
    La philosophie c'est bien mais à un moment il faut construire et donc avoir un cahier des charges respectant le milieu, au delà sans doute des règlements de PLU.
    Alors quelles sont les propositions ?
    Merci.

  2. Olivier Dauce
     à dit:

    Vérifiable auprès de qui ? C’est toute cette question que soulève ici Paul-Emmanuel Loiret.
    Actuellement, le durable est majoritairement défini en terme de normes et de calculs – précisons que bien peu de personnes savent réellement les maitriser car cette branche est bien trop jeune en France – mais cette question s’arrête-t-elle à ça ? Manifestement non.

    Ne nous y trompons pas, il ne s’agit pas ici de s’en prendre à des lobbies et crier à la théorie du complot, mais simplement de proposer d’autres critères architecturaux vis-à-vis de la question globale du durable, notamment celui du contexte.
    Alors oui, la théorie peut parfois paraitre bien loin de la réalité, mais elle est néanmoins nécessaire pour créer une architecture saine, inscrite dans son environnement, et surtout écologique. Après, il est bien entendu obligatoire (en terme de normes) de s’entourer de tous ces labels, mais cela ne devrait pas être la priorité du durable. Et aujourd’hui, la tendance est manifestement à celui qui aura la plus basse consommation d’énergie sans prendre en compte d’autres critères...
    L’architecture ne vaut-elle donc pas plus qu’un bilan énergétique ?

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