« Donnez-moi un fusil et je ferai bouger tous les bâtiments » [i]
Bruno Latour
Aujourd’hui, lorsque l’on cherche à définir un projet architectural, on précise l’architecte, son idée et le contexte dans lequel le projet viendra hypothétiquement s’implanter. Il suffit d’ouvrir une revue ou un livre d’architecture pour s’en rendre compte…
Et si une partie de la réalité était occultée ? Cette partie où un projet d’architecture est avant tout une rencontre. Une histoire collective faite par des hommes pour l’Homme, entre ceux qui font le projet, ceux qui vont le défaire et ceux qui vont le vivre.
Prenons l’exemple de Claudius Petit, ministre de la reconstruction en 1945 lors de son discours à l’Assemblée Nationale :
« Renseignez-vous et vous verrez combien de millions nous aurions économisés si nous avions construits les logements pour les hommes selon les méthodes aussi modernes que celles que Bernard Lafaille a utilisées pour ces rotondes. » [ii]
Bernard Lafaille, la personne nommée dans le discours, ingénieur au service de la puissante machinerie industrielle qu’est la SNCF, en serait presque présenté comme le sauveur de toute la nation...On le décrit comme l’homme qui a fait, à lui seul, d’un simple bâtiment technique une icône dans l’architecture de son temps, au point d’être cité comme le créateur de l’une des « plus belles réussites, dans le bâtiment, depuis la libération » [iii]
Replaçons en deux mots la situation dans laquelle se trouve alors la France : ruinée et ravagée. Les 5 années de conflit ont profondément meurtri le pays, à tous les niveaux. Les infrastructures sont détruites, les communications presque coupées et le réseau interrompu. Les éléments nécessaires à la reconstruction sont eux même à recréer.Les premières réalisations vont donc vers ce qui est vital pour la reconstruction : les voies d’acheminement du matériel. La priorité étant de construire vite et pas cher.
Les routes et les voies ferrées sont reconstruites et des machines peuvent à nouveau circuler au travers du territoire. Pour autant, il est nécessaire de les stocker à différents endroits, toujours avec les mêmes contraintes du peu de temps et du peu d’argent. La SNCF va donc utiliser l’idée de l’un de ses ingénieurs, Lafaille, pour réaliser un prototype de rotonde pour locomotive, c'est-à-dire un hangar de stockage des machines.Le procédé consiste à utiliser un type de poteau particulièrement résistant et économique, le « V-Lafaille », placé en anneau et soutenant ainsi tout le toit du hangar circulaire.
L’ingéniosité de ce procédé réside dans une mise en œuvre peu couteuse en temps, en argent et en homme. Ce système est basé sur une préfabrication en chantier et une gestion du temps particulièrement efficace. Brièvement, pendant qu’une équipe installe un poteau, une autre installe l’échafaudage nécessaire au suivant, et une autre s’occupe de la création d’un autre poteau. Le système tourne ensuite autour du projet jusqu'à rejoindre le début de l’anneau.La question de la temporalité, essentielle dans cette période, fut extrêmement bien traitée ce qui permis de finir le hangar en 6 mois seulement, pour un coût estimé à 85% inférieur aux constructions habituelles.
Certes, l’idée est efficace et la mise en œuvre excellente. Pour autant, une idée, même bonne, peut-elle faire projet à elle seule ?Dans son discours, Claudius Petit fait de Lafaille un héros solitaire qui sauve la France et son économie. Mais un projet peut-il trouver son essence d’une telle manière ? Une bonne idée ou bon moment ?
Si on regarde le projet architectural comme le fait le ministre, cela revient à regarder un objet dans la mauvaise perspective. On reste aveugle à ce fourmillement d’idées, d’hommes, de connaissances qui foisonnent tout autour du projet, qui font le projet.
C’est dans ce sens que peuvent alors apparaitre tout autour du projet des réseaux, avec des acteurs humains ou non-humains, plus ou moins critiques, gravitant à différentes échelles, qui le transforme et le modifie mais surtout se font créateurs du projet.
Ces réseaux peuvent être constitués de multiples acteurs humains, dont l’architecte et l’ingénieur ne sont qu’une infime fraction. Le projet architectural en serait alors modifié à chaque fois qu’un intervenant s’exprime.Qu’il s’agisse de l’architecte qui propose un plan, l’ingénieur qui essaye de le réaliser, les ouvriers qui oublieront un détail, le comptable alarmé par le manque d’argent, les voisins mécontents qui subissent le chantier, ceux qui vont essayer de l’arrêter parce qu’ils ne le trouvent pas esthétique, les politiques qui demandent que le chantier soit fini avant l’élection locale, le thermicien qui cherche à trouver un nouveau matériau, l’acousticien qui demande à refaire une paroi, etc. Tous sans exception viennent transformer le projet de par leurs décisions.
Que reste-t-il alors de la pensée originelle de l’architecte à ce stade ?Prenons l’exemple du réseau défini par les ouvriers du chantier. On sait pertinemment que les plans ne serons pas suivis à la lettre, qu’ils vont être transportés, pliés, déchirés, tachés de café… Alors qu’il s’agit d’une vérité que les architectes critiquent (lorsqu’ils ne l’oublient pas), on peut choisir de la voir comme une nouvelle signification au projet architectural. Ou plutôt une nouvelle façon de faire du projet architectural.
Mais nous pouvons aussi retrouver ces réseaux dans des éléments habituellement classés comme des « outils » au service des architectes. C’est ce que l’on pourrait définir comme les réseaux des non-humains.Bien que l’on ne puisse pas répondre directement à l’éternelle question de la genèse des idées, on peut peut-être trouver une réponse sur la manière de les exprimer.
Les manières varient en fonction des époques et des technologies, mais les dessins, plans et coupes puis perspectives et maquettes, jusqu’à l’arrivée récente de l’ordinateur ne sont pas juste là pour aider l’architecte à faire le projet, elles sont elles aussi le projet.
En effet, alors que l’on rentre dans une ère que certains qualifieraient de tout numérique et que les possibilités de représenter plus de formes qu’il devient possible d’en penser sont décuplées, comment pourrait-on affirmer que ces éléments ne sont que des outils aux services des architectes ? Il est extrêmement difficile pour l’esprit humain de penser des formes très complexes, car il est impossible de les représenter sans support adapté. Le numérique permet cela et c’est de cette façon que l’outil devient un véritable acteur à part entière, que l’on peut alors définir comme le prolongement de la pensée humaine.
Une idée ne pourrait donc pas exister en tant que telle, mais existerait plutôt dans la représentation –évolutive- que l’on s’en fait.
Rem Koolhaas, par exemple, ne travaille uniquement qu’en maquette en mousse dans son agence pour exprimer une idée et faire projet. Dans ce sens, c’est la maquette qui fait l’idée, c’est la représentation du projet qui fait elle-même projet. La maquette devient ce que l’on peut décrire comme un calice d’idée, que l’on peut toucher, modifier et même stocker.
Pourtant, si une idée n’existe que dans la représentation concrète que l’on se fait d’elle-même, comme une maquette, celle-ci pourrait s’appliquer partout, comme si l’on pouvait apporter une petite fiole sur un site, y déverser son précieux contenu et y pour faire germer un projet.
Mais dans ce cas, qu’en est-il du contexte habituellement rattaché au projet?
C’est le problème auquel Rem Koolhaas se confronta lors de la construction de la Casa Musica.
Tout commence lorsqu’un particulier hollandais commande une maison innovante à l’architecte. Celui–ci accepte le contrat et commence la recherche avec ses équipes. La légende veut que, dans son agence, les idées commencent en maquette sur un bureau, puis que celle-ci passe de table en table pour que d’autres équipes y travaillent et y apportent un plus et ainsi de suite, jusqu’à obtenir le projet souhaité.
L’idée fut en fin de compte finalisée mais le projet s’arrêta alors car le client et l’architecte ne s’entendaient plus (une fois encore, le projet évolue en fonction de l’homme).
Rem Koolhaas choisit cependant de ne pas laisser son idée dépérir au fond d’une cave et l’appliqua sur le chantier de la Casa Musica. Lorsque le chantier commença, la critique hurla au sacrilège et au blasphème. Comment un architecte osait-il se moquer ainsi du contexte et reprendre une idée conçue initialement pour un autre site? [iv]
Mais et si c’était justement la question du contexte qu’il fallait se reposer ?
Et si le contexte d’un projet architectural n’était pas à chercher dans son environnement, mais bel et bien dans ces réseaux d’acteurs (humains et non humains) qui entourent le projet ? Si la maison du hollandais avait été construite, l’idée du projet de la Casa Musica aurait été différente et celle-ci ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui.
Lorsque l’on prend pour acquis de ne voir le projet uniquement qu’en 3D ou en plans avec son environnement matériel, son « contexte » tel qu’il est aujourd’hui, et de réaliser une description objective de la réalité, où placer l’homme dans cette vision euclidienne de la réalité?
En ajoutant qu’un espace euclidien ne saisit que les entités mais sans rendre justice aux manières d’êtres des humains[v], où y place-t-on les flux invisibles et impalpables de ces réseaux qui façonnent continuellement le projet ?
La Rotonde d’Avignon, dessinée « par » Bernard Lafaille, peut être vue comme un emblème de cette redéfinition du contexte, car elle n’en a justement aucun. Celle-ci était un prototype de rotonde, destinée ensuite à être produite en plusieurs exemplaires au travers du territoire Français. Or, c’est justement dans un système de production en série, où le contexte est par définition exogène, que l’on peut au mieux le repenser.
Et si c’était dans ce sens qu’il fallait y voir le fameux « Fuck the context » ?[vi]
Le système poussé à son paroxysme permettait également une production en série sur le terrain des « V-Lafaille ». Cet élément, encerclant la rotonde, est à l’image même de tous ces réseaux formant le projet.
Si l’on vient à l’étudier au sein même d’une rotonde, il nous indique non pas tant ce qu’il est, mais quel rôle il joue en tant qu’acteur dans ce projet architectural.
En effet, lorsque l’on se replace dans le contexte de la reconstruction française, on retrouve le béton comme élément principal de la production architecturale de l’époque. Si la solution retenue par les équipes de construction a été de construire en béton, il ne s’agissait donc pas d’un hasard mais bien d’une conséquence directe du contexte historique dans lequel était réalisé le « V-Lafaille ». Son influence définit tout le reste du chantier à la conception, mais aussi à la réalisation lorsque sa préfabrication a régi le système des équipes permettant d’accélérer la temporalité du projet. Les « V-Lafaille » définirent également l’économie du projet, en réduisant les coûts de façon significative, ce qui entraina la promotion de cette technique (et de Bernard Lafaille) jusqu’à l’Assemblé Nationale, jusque dans le discours de Claudius Petit, cité plus haut.
Le « V-Lafaille » n’est donc pas qu’une technique de construction, il est un des acteurs à différentes échelles du projet architectural de la rotonde SNCF. Il est un des acteurs constituant le projet, au même titre que Bernard Lafaille, Claudius Petit, les ouvriers, la préfabrication, le béton…
La rotonde de Lafaille, c’est la Casa Musica de Rem Koolhaas : une idée, façonnée par une multitude de réseaux et d’acteurs, mais pas uniquement par un architecte ou un contexte.
Et s’il fallait chercher l’essence du projet architectural, non plus dans l’idée qui le fonde, l’architecte qui s’en accapare ou dans le contexte dans lequel il s’inscrit, mais dans les acteurs qui le modifient et le transforment ?
Le projet non plus comme l’idée d’un architecte dans un contexte, mais comme un nuage de réseaux d’acteurs ?
Pour maitriser ces ensembles, il ne reste donc plus qu’à inventer le fusil architectural et à bien choisir sa cible.
Référence :
[i] Bruno Latour, le point de vue de la théorie de l’acteur-réseau sur l’architecture, p.2
[ii] Claudius Petit, Ministre de la reconstruction, discours à l’assemblée nationale, Aout 1945
[iii] Ibid.
[iv] Albena Yaneva, Made by the office for the Metropolitan Architecture
[v] Bruno Latour, le point de vue de la théorie de l’acteur-réseau sur l’architecture, p.5
[vi] Rem Koolhaas, Delirious New York











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