Une architecture pour contempler la Lune, le Geppa-ro.


Parmi les monuments anciens de Kyoto, la villa impériale de Katsura à l’ouest de la ville, attira particulièrement l’attention des architectes occidentaux au début du XXème siècle. Ainsi ce fut l’allemand Bruno Taut qui le premier vit en ce palais impérial du XVIIème siècle un exemple pour une nouvelle architecture. A sa suite Le Corbusier ou Walter Gropius y verront l’illustration des principes modernistes à travers la simplicité et la modularité des espaces du palais lui-même.

 

Les jardins de la villa katsura, avec le palais en arrière plan.


Mais à côté du palais, le jardin contient plusieurs pavillons de thé qui tous méritent l’attention. Le Geppa-ro est l’un d’entre eux. Situé sur la berge ouest de l’étang, il est le pavillon le plus proche du palais. Son nom 月波楼 (prononcer Geppa-ro), signifie littéralement le pavillon de la lune et des vagues, il évoque sa destination première: la contemplation de la lune.


La pièce centrale du Geppa-ro.

En effet la villa Katsura a été notamment construite afin de pouvoir contempler la lune, le lieu qu’elle occupe était célèbre pour cela à l’ère Heian (794-1185). La contemplation de la Lune était un élément important dans la culture du japon de cette période. On appréciait la vertu rafraichissante de cette contemplation lors des étés étouffants du Kansai, et dans l’esprit de la cérémonie du thé on appréciait l’égalité entre les hommes contemplant la lune. Ainsi peut-on citer ce poème zen, que l’on présente parfois lors des cérémonies du thé :

誰家無明月清風

Que l’on peut traduire par :

 

La belle lune est dans le ciel et une brise rafraîchissante souffle cette nuit. Ou bien :

Est-il une maison où l’on ne peut voir la belle lune et ressentir la brise rafraichissante.

(Nous pouvons tous voir la belle lune et ressentir la brise rafraichissante dans l’égalité).

 

Cette volonté  de contempler la lune va se traduire directement dans le dessin  du parc ainsi que dans l’architecture du palais (avec la terrasse pour contempler la Lune par exemple) ainsi que dans le Geppa-ro. Ce pavillon va rechercher une mise en scène complète de la vue sur la lune et de son reflet sur l’étang tout au long du chemin qui mène de la porte du parc à la pièce centrale du Geppa-Ro. Le parcours passe ainsi continuellement d’une vue sur la lune à une autre tout en ne révélant complètement cette vue qu’à la fin du parcours, une fois parvenu dans la pièce centrale du pavillon après une mise en scène architecturale finement construite.

 

 

Le cheminement jusqu'au pavillon ouvre des vues sur la lune, spécialement pour la nuit du 27 septembre 1624 (fête de la lune).

 

Le pavillon lui-même est constitué de deux pièces principales pour la cérémonie du thé, l’une orientée pour la contemplation des érables au moment du rougissement des feuilles, l’autre de la lune et du lac.  La cuisine prend place dans l’angle formé par ces deux espaces, c’est un espace semi-extérieur délimité par un grand toit qui couvre tout le pavillon. C’est par cette cuisine que l’on pénètre dans le pavillon. Une des grandes particularités du Geppa-ro, est que si la première pièce principale possède un plafond (recréant le principe traditionnel japonais de boites sous un  grand toit), la pièce dédiée à la contemplation de la lune n’en a pas. Ce fait n’est pas anodin, et recherche un effet très raffiné. Ainsi lorsque la lune brille au dessus de l’étang, elle se reflète dans celui-ci, et ce reflet vient lui-même au travers de la pièce centrale éclairer l’intérieur du toit du pavillon.  La sous face du toit est couverte de lattes de bambou particulièrement réfléchissantes. Ainsi lorsque que l’on parvient dans la cuisine au clair de lune, avant de pénétrer la salle pour la cérémonie du thé, lorsque les portes de celle –ci sont encore fermées, peut on voire la lumière de la lune sur le plafond. On peut ainsi pressentir ce que l’on n’a pas encore vu totalement. L’effet lors de la découverte de la lune et de son reflet sur l’étang qui suit est donc particulièrement spectaculaire pour un homme du XVIIème siècle qui n’est  pas habitué comme nous aux effets spéciaux et projections.

 

La vue sur l'étang depuis la pièce centrale.

 

Plan du Geppa-ro.

 

Vue depuis la cuisine.

 

Coupe transversale sur la pièce centrale.

Ainsi au sein d’une architecture aussi simple se trouve une mise en scène d’effets architecturaux tout à fait exceptionnelle. Et si aujourd’hui ces effets nous touchent peu, car nous sommes habitués par la technologie à des mises en scène plus spectaculaires, ce pavillon reste riche d’un enseignement important pour l’architecte d’aujourd’hui. Face à une architecture de l’exceptionnel, du show, le pavillon de thé du Geppa-ro nous montre comment produire beaucoup d’effets sur l’Homme, avec très peu. Il nous enseigne une certaine économie architecturale : produire de l’extraordinaire avec la plus grande simplicité.


Posté le Vendredi 6 mai 2011 à 15 h 59 min par Maxime Faure

2 réponses “Une architecture pour contempler la Lune, le Geppa-ro.”

  1. Benjamin
     à dit:

    Une architecture poétique dans son plus simple effet...

    Merci pour le récit.

  2.  à dit:

    Une architecture poétique dans son plus simple effet...
    +1

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