Parcours aérien au coeur du XIIème, Paris

Déambulant dans le sens de la pente le long de la rue Montgallet, c’est en cherchant l’horizon que notre regard tombe sur cette intrigante passerelle qui jaillit du feuillage des hauts platanes pour enjamber la rue. De loin, elle semble inaccessible. Mais c’est à l’angle de la rue que nous tombons nez à nez avec un escalier monumental intégré le long de l’avenue Daumesnil. Quelle surprise ! Il séduira tous les curieux. Ces quelques marches nous mènent au cœur d’un autre monde.

C'est pour cette raison que j'aime actuellement Paris, et la ville contemporaine en général, car elle nous mène toujours à des découvertes insolites de ce genre. Bien sûr, je vous ai raconté une des nombreuses manières de se retrouver confronté avec ce projet original d’urbanisme du début des années 90 qui a reçu le grand prix d’aménagement et urbanisme en 1992 pour son succès et son process novateur. Pour tout savoir sur ce projet, vous trouverez une étude très complète en cliquant ici.

Cette promenade plantée n’est qu’une petite part du projet global au cœur du XIIème arrondissement. Elle se déploie tout au long de 2,5km de verdure, isolée de la turbulente circulation automobile, perchée à 8m de haut. En la parcourant, vous marcherez sur les traces de la révolution industrielle, l’ancienne voie ferrée qui offrait les destinations de Dijon et Strasbourg depuis la gare de Bastille, désaffectée en 1969 après un siècle de fonctionnement (le relais étant pris depuis par la gare de Reuilly).

Pour ce qui est des acteurs de cette réhabilitation, notons Philippe Mathieux, architecte, et Jacques Vergely, paysagiste, pour l’aménagement de la promenade, ainsi que Patrick Berger, architecte, pour la réhabilitation des voûtes du viaduc en surface tertiaire et le dessin des accès à la promenade.

Il est vrai que le genre humain a toujours rêvé de pouvoir un jour voler aussi libre qu'un oiseau. Ici, sans toutefois pouvoir vous envoler, vous pourrez vous sentir tel un oiseau discrètement posé sur sa branche, scrutant curieusement l’agitation de cette grande basse-cour. C’est la vision que nous offre ce fruit propre à l’invention et l’anticonformisme des architectes et je n’aurai ici d’autres références que de vous citer ce fameux livre d’Italo Calvino, « Le Baron perché » , 1957, qui raconte l’aventure d’un jeune aristocrate italien au XVIIIème siècle, Côme, qui, un jour, escalada un arbre et n’en redescendit plus. Il poursuivra sa vie d’arbre en arbre, un horizon plus lointain, un nouveau territoire qu’il a décidé de conquérir.

De branche en branche, vous pourrez admirer les différentes perspectives ouvertes sur les rues parallèles. Vous ne vous serez jamais senti aussi proche des dômes parisiens, typiques de cette architecture 1900 pré-industrielle. La fenêtre redevient un lieu d’exposition. La conception acteur/spectateur (ou rue/balcon) s’en (re)trouve inversée. Ce calme et cette altitude nous poussent à tourner les yeux vers le ciel, luxe dont nous ne prenons plus le temps de profiter.

L’opportunité d’avoir un point de vue depuis la ville sur elle-même est une chance formidable pour la réappropriation de l’espace urbain par l’usager comme un espace à contempler autant qu’à vivre. Un retour de l'esthétisme sur la suprématie du fonctionnalisme.

 

Les leçons à tirer de ce projet sont nombreuses et c'est en tant qu'étudiant motivé par ce thème contemporain que je vous les expose. De façon générale, il est nécessaire de garder à l’esprit qu’un dispositif de cette nature ne « fonctionne » pas tout seul et qu’il nécessite une implantation programmatique de taille. Le simple fait d’offrir une circulation haute n’attire pas les usagers à y monter. Il faut un dessin de l’espace public très travaillé (comme la Cité d'Emile Aillaud à Nanterre) et des surfaces tertiaires et/ou des « éléments singuliers » (catalyseurs urbains selon Aldo Rossi, L'Architecture de la Ville, 1966) pour rendre le lieu attractif et que l’opération soit un succès. La promenade plantée est un de ces catalyseurs urbains, et par définition, elle est dépendante de son contexte et ne saurait être un projet viable par sa seule présence. Le catalyseur n'existe que s'il peut catalyser !

 

De même, la question des accès ne doit pas être négligée. Car malgré les réflexions "utopiques" de Claude Parent sur l’Oblique, auquel ce projet par extension pourrait nous mener, ce dispositif reste un obstacle de taille pour nous tous, civilisation vivant sur un sol plat et aisément praticable. Comment faire monter 8 mètres aux gens sans qu’ils s’en rendent compte ? Un sacré challenge ! Dans le cas présent, Patrick Berger y répond par une intégration plutôt réussie des accès à chaque rue parallèle avec liaisons à des stations Vélib créant une séquence spatiale fort intéressante oscillant entre sombre et clair, minéralité et verdure; ainsi que deux accès monumentaux aux extrémités de la promenade. Un des escaliers est curieusement inséré dans le coin d’un immeuble limitrophe. Des ascenseurs sont disposés tout au long pour permettre l’accès aux personnes en difficulté. C’est toute une logistique qu’il faut mettre en place pour combattre la fainéantise naturelle de l’homme à rester sur le plat !

 

Concevoir un espace est indissociable d’en définir son statut. En ce qui est de la promenade plantée, elle a le statut de "parc" (et non de rue comme nous pourrions l'attendre, où le sens de « public » est plus large), c'est-à-dire des horaires (ouverture à 8h en semaine, 9h les week-ends, fermeture à 17h30 en hiver, 21h30 en été) et un règlement (Interdit aux chiens, même en laisse, interdit aux rollers et skates, interdit d’y jouer au ballon, interdit d’y amener un poste audio, interdit d’y cueillir les fleurs, interdit de nourrir les oiseaux). La confrontation innovante des espaces entre « public » et « privé » entraine un règlement toujours plus rude et détaillé. Le statut (donc règlement) va découler du dialogue public/privé instauré par l’architecte.


S’il y avait un dernier conseil à donner, ce serait de ne jamais sous-estimer le caractère humain et l’importance du site, ni ses potentiels. L’espace public ne pourra jamais se concevoir en série (contrairement à l’espace privé heureusement et malheureusement). Il sera toujours dépendant d’un contexte au sens large. Comme s’il fallait savoir qui, de la « place » où de l’homme, avait vu le jour avant l’autre. La réponse est évidente !

Devant l’ampleur de ces considérations et du travail à accomplir, le labeur de l’architecte ne cessera pas d'être excitant.

 

D’autres projets similaires ont fleuri à Paris en suivant cet exemple. Vous pourrez ainsi trouver des promenades vertes dans le 16e arrondissement, entre les portes d'Auteuil et La Muette, sur une partie de la ligne d'Auteuil ; dans le 17e, la promenade Pereire qui suit le parcours de la ligne de Petite Ceinture.


Et suivant l’exemple parisien, partout sur la surface du globe, des promenades vertes se conçoivent.

Holbeck Viaduct, Leeds, UK

Highline, New York, NY, USA

Duisberg Nord Landscape Park, Duisberg, Germany

Reading Viaduct, Philadelphia, PA, USA

Bloomingdale Trail, Chicago, IL, USA

Hofplein Lijn, Rotterdam, Pays Bas

Poughkeepsie Highland Railroad Bridge, Poughkeepsie, NY, USA

Bonne visite !

Posté le Mardi 14 sept 2010 à 23 h 54 min par Alban Denic

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