Les tours nuages : La cité originale.

L’œuvre de l’architecte.

Les tours nuages, « cité Pablo Picasso » de leur vrai nom, constituent un ensemble de logements sociaux à Nanterre, dans l’ouest parisien. Cette cité est toute proche du quartier d’affaires de la Défense, donc des transports la reliant aisément au reste de l’agglomération.

Jusque-là, rien de bien original. Mais ce qui la distingue des autres grands ensembles français, c’est l’originalité de ses 18 tours. Pouvant culminer jusqu’à 105 mètres de haut, ces fines tours possèdent des plans basés sur la forme de nuages – d’où leur appellation. De plus, leurs façades possèdent des mosaïques rappelant l’horizon avec les couleurs d’un ciel nuageux et d’un sol arboré. A leur base, serpente une longue dalle piétonne dissimulant un grand parking sur laquelle sont disposées des sculptures. Le reste de l’espace public au sol est traité comme un vaste parc, les arbres brouillant la radicalité des tours. De même, des collines pavées brouillent la lisibilité de l’espace et offrent une topographie qui rend les espaces plus intimes, bloquant ainsi des vues et évitant les cheminements directs comme on a l’habitude de voir dans des cités à l’apparence plus ordinaire.

Pourquoi cette originalité ?

Emile Aillaud, l’architecte qui a imaginé cet ensemble de tours de 1607 logements en 1972 et qui l’a fait construire jusqu’en 1981, voulait développer le concept du « désordre apparent, ordre caché ». Comprenez par là que tout ce qui a été décrit ci-dessus n’est en rien le fruit du hasard. Le parking, les chemins, les escaliers, la dalle… Tout a été pensé pour que les cheminements composent un gigantesque labyrinthe, un « fouillis urbain ».

Les sculptures présentes sur la dalle, bien que discernables seulement depuis une vue d’avion ou du haut des tours, sont toutes des références poétiques au monde antique :

Le serpentin et la rosace font référence à l’art topiaire des jardins italiens. La sculpture de brique absolument indiscernable depuis le sol s’avère prendre la forme d’un enfant étrusque, en référence à la tombe du Triclinium (Vème siècle avant J.C.). Dans le parc, le long de l’avenue Picasso, on retrouve quelques références au peintre : La place autour de laquelle s’articulent cinq tours prend la forme d’un habit d’arlequin, rappelant « le lapin agile », une des premières toiles de Picasso. Les chemins et les collines pavées du parc quant à eux dessinent une femme écartant les bras : c’est en référence à la cinquième ‘demoiselle’ que l’on retrouve sur le célèbre tableau « les demoiselles d’Avignon » de 1907.

Les arbres du parc sont disposés selon une trame régulière orthonormée, ce qui ne se ressent pas du tout sur place, grâce aux collines. Ils sont chacun numérotés et correspondent à un logement : Un arbre pour une habitation.

La vie des habitants.

Au niveau des pratiques de cette architecture originale, on se rend compte que ça ne change pas grand chose : Bien que leur plan soit tortueux, les appartements semblent aménageables et agréables. Mais un problème semble récurrent chez les habitants. En effet les fenêtres en forme de goutte, sont certes remarquables mais pas pratiques du tout. Ce sont en réalité de grandes fenêtres à bascule dont l’allège est trop haute. Il devient très difficile de les manipuler. De plus, elles n’ont pas été entretenues depuis 32 ans, et sont aujourd’hui extrêmement chères à remplacer.

Par ailleurs, on a tout de même trouvé quelques pratiques exclusives à la cité Picasso : le motocross et vtt sur les collines du parc. Il n’y a rien de mieux pour pratiquer ce genre d’activités en ville !

D’autre part, quelques réflexions d’habitants ont été un peu déroutantes lorsqu’on les prend avec un regard extérieur : certains se plaignent qu’il y ait trop d’arbres (?!) dans la cité. En  effet, même en été, il fait trop sombre et trop frais dans le parc. De plus, les mères demandent à leurs enfants de jouer exclusivement sur la vaste dalle, en plein soleil car la canopée des arbres du parc crée un voile opaque qui les empêche de les surveiller depuis leur appartement. C'est assez paradoxal avec le fait qu’aujourd’hui on s’efforce de créer des espaces plus petits, plus humains et arborés.

Du côté de l’esthétique du quartier vécue par les habitants, on sent qu’il y a une réelle prise de conscience de la couleur des tours, la forme, la hauteur, l’aménagement public… mais les remarques restent très vagues et générales. Au-delà de ça, on se doute bien que « le désordre apparent et l’ordre caché » d’Emile Aillaud n’est absolument pas perçu.

On a donc bien vu qu’avec cette architecture originale, Emile Aillaud a créé tout un imaginaire. Mais comme le dit si bien Jean François Dhuys : « L’œuvre de l’architecte, même bien reçue par ses habitants, leur reste secrète. À Nanterre personne n’a «décrypté» les motivations profondes qui justifient les choix d’Emile Aillaud. Une seule personne a indiqué qu’elle pouvait situer facilement son logement parce que ses fenêtres de formes bien particulières, posées sur une tache de couleur très reconnaissable, étaient singulières. Personne n’a perçu le parking, les placettes et les cheminements du parc comme un labyrinthe. Le fait qu’il y ait exactement le même nombre d’arbres que d’appartements  n’intéresse aucun habitant. Cela ne doit pas surprendre Emile Aillaud ni le décevoir. Le désordre apparent et l’ordre caché doivent être confusément perceptibles par les habitants mais pas forcément analysés. »

Pourrait-on en conclure qu’un mode de vie resterait ainsi plus attaché aux cultures qu’au lieu ? Bien que la cité Picasso soit originale par rapport à d’autres grands ensembles, on y retrouve tout de même des pratiques similaires qui sont les bases du «vivre ensemble».

Posté le Vendredi 18 juin 2010 à 16 h 01 min par Romain Bussi

8 réponses “Les tours nuages : La cité originale.”

  1. Barbara Morovich
     à dit:

    A propos des dernières lignes : on pourrait conclure aussi que le lieu et la culture (les cultures) ont généré un mode de vie (une urbanité) propre au quartier, une alchimie en quelque sorte "unique", tout en étant en communication et en lien avec l'extérieur.

  2. thibaut
     à dit:

    Résident des tours aillaud depuis quelques années, on trouve beaucoup de documents faisant référence aux particularités des tours aillaud. Mais personne ne fait référence aux réalités actuelles: dégradations multiples des édifices, baisse de la qualité de vie des habitants, inadaptation complète des normes techniques (isolation thermique et acoustique notament). Ainsi l' "oeuvre" d'aillaud supporte mal les affres du temps. Peut on d'ailleurs considérer que c'est toujours une oeuvre tant les tours se dégradent vite?!
    Classées au titre de patrimoine architectural, aucune modification des espaces n'est possible... le serpent est désormais figé... en attendant sa lente agonie.

  3.  à dit:

    [...] L’industrialisation et la série en architecture La Chapelle des Diaconesses,cocon de méditation Les tours nuages : La cité originale. La villa Noailles: le modernisme à la méditerranéenne. « Actualités [...]

  4. Alban Denic
     à dit:

    J’ajouterai ici qu’il s’agit d’un lieu qui donne l’énergie pour permettre cette émulation, et ce n’est pas le cas de tout grand ensemble. L’art de faire l’architecture trouve ainsi sa justification. Sur ce même thème, où « l’architecture donne l’envie d’agir », il se trouve que la promenade plantée a produit de nouvelles pratiques. Une troupe de théâtre/artistes s’y donnent des rendez-vous hebdomadaires pour jouer de la confrontation avec le public. Un lieu nouveau qui entraine l’extrapolation de pratiques existantes.

  5. Romain Bussi
     à dit:

    En effet Thibaut, la "patrimonialisation" de cette cité (elle n'est pas la seule dans ce cas, on peut aussi parler des Courtillères de Pantin entre autres) devient un véritable problème.
    Car du coup, les habitants ne peuvent plus vivre avec leur temps, ils vivent dans un musée, un monde dans lequel les commodités resteront (ad vitam?) celles des années 1970.
    En ce qui concerne la rapidité de la dégradation, on peut accuser (entre autres) le côté expérimental de cette architecture, c'est malheureusement le prix à payer.
    Les mosaïques sur les façades ou les fenêtres en goutte par exemple, ont vite montré leurs limites au niveau de l'entretien.

  6. REY
     à dit:

    Voilà l'exmple parfait de la ville centrifugeuse relèguant à sa périphérie les logements des plus défavorisés.
    Nous pouvons comprendre la fascination qu'exerce la ville sur les architectes.Le mieux vivre ensemble nécessite de développer une architecture contemporaine de qualité environnementale et paysagère adaptée à des ressources modestes,ainsi qu'une urbanisation très bien appropriée aux besoins de l'habitant.

  7. REY
     à dit:

    Financement social.
    C'est avec une aide à la pierre beaucoup plus importante que pourrait encore se constituer à long terme un patrimoine social important notamment locatif qui permettrait à l' État de mieux maitriser la politique du logement social et le volume de construction,tout en assurant un rôle modérateur sur le prix des loyers.

  8. Roger des Prés
     à dit:

    woaw ! de belles choses mais des erreurs ! Lorsqu'un ministre de l'intérieur-devenu depuis président de la République- a classé la cité "picasso" parmi les 24 quartiers les + criminogènes "honte de la france", je me suis rué sur le tél de l'office hlm et ai demandé d'y habiter le + haut possible. J'ai été bouleversé par TOUT ce qui peut s'y passer: social, esthétique, etc Un mois et demi plus tard, à peine, j'ouvrais mon appart, un T1, au 35ème étage de la Tour 19, pour une expo sur Aillaud + inauguration d'un mobilier POUR Aillaud; 2 autres expos depuis, où se confrontent bobos et locaux, et une 3ème en préparation, des peintures du quartier d'Olivier Turpin. Tout ça pour dire les paradoxes et les contradictions, émises dans les réponses à l'article, mais bien insuffisantes: il est vrai qu'il faut y vivre pour saisir plus... Mais, je crois qu'on a ici, plus encore que les autres cités d'Aillaud, quelque chose d'unique, pas seulement d'un point de vue esthétique mais social voire... politique, dont on pourrait à nouveau s'inspirer pour changer les regards sur la ville, échapper à la méthode archi et urba contemporaine qui, sous prétexte d'éco, m'inquiète... d'hygiénisme, d'individualisme... d'incarcération ! N'oublions pas Aillaud: "ce que je reproche le plus à l'architecture française, c'est son manque de tendresse" ! Exactement le premier mot que j'ai pu exprimer en vivant chez lui...

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