Entretien avec Dominique Larpin ACMH.

Dans un contexte complexe autour de la restauration du patrimoine, notamment avec l’ouverture à la concurrence pour les monuments classés, j’ai souhaité réaliser une interview de M. Dominique Larpin, Architecte en Chef des Monuments Historiques.

.C14 : M. Larpin, vous êtes aujourd’hui architecte en chef des monuments historiques, responsable entre autres de l’Hérault et de l’Essonne. Quel parcours vous a amené à cette fonction ?

 

.DL : Un parcours semblable  à celui de la plupart des ACMH : un diplôme d’architecte déjà orienté vers les Monuments Historiques puisqu’il s’agissait  de « l’insertion d’architecture contemporaine en milieu ancien » , puis la formation complémentaire délivrée par l’Ecole de Chaillot et enfin l’Institut d’Urbanisme de Paris pour acquérir une vision plus large, en l’occurrence, sur l’aménagement du territoire et les villes, plutôt d’ailleurs, les villes anciennes.

 

.C14 : Les architectes des monuments historiques sont issus d’une longue et riche histoire de la conservation du patrimoine en France née notamment avec Lenoir.  Quel est aujourd’hui leur rôle ? Vers quoi  évolue-t-il ?

 

.DL : L’ACMH est désormais  une sorte d’architecte-conseil dans la circonscription territoriale  qui lui a été attribuée, conseil auprès des services de l’Etat  déconcentrés en région et qui ont  la charge du contrôle scientifique et technique des opérations menées sur les édifices protégés.

Dans cette même circonscription, parfois en dehors, l’ACMH est le maître d’œuvre des opérations de conservation du patrimoine classé Monument Historique appartenant à l’Etat.

. C14 : Quels sont selon vous les qualités nécessaires à un bon ACMH ou à un architecte du patrimoine ?

 

.DL : Essentiellement ne pas avoir le défaut, dans le domaine spécifique des Monuments Historiques, de vouloir à toute force substituer à la conception ancienne une nouvelle conception de l’architecture ou du jardin.

La formation d’architecte est primordiale,  mais pour assimiler les matériaux et techniques  d’autrefois, pour traiter leurs pathologies, les conséquences de leur vieillissement, une formation initiale complémentaire est indispensable. La préservation des matériaux et des techniques, du savoir-faire, ne peut être assurée qu’à condition de leur assimilation, l’entretien étant la forme la plus adéquate pour transmettre intact le patrimoine monumental aux générations futures. L’ACMH pour ce faire doit aussi être  conscient de ses limites et savoir consulter à bon escient des spécialistes dans tels ou tels domaines en veillant toujours à la mise en œuvre  d’ouvrages réversibles et non destructifs.

. C14 : Le monde de l’architecture contemporaine est aujourd’hui très marqué par le système des concours avec  les avantages et les inconvénients que cela comporte (on peut penser au « star system » notamment). Une nouvelle réforme concernant les ACMH introduit au cœur de cette fonction l’idée de mise en concurrence,  est-ce selon vous souhaitable ? Et s’il doit y avoir mise en concurrence, pensez vous que cela est bien fait ?

 

.DL : Donner le choix de son ACMH  à tout propriétaire privé  ou public existait  déjà dans le passé  et c’était une bonne chose, un  projet de restauration sur plusieurs années ne pouvant pas être porté  par une maîtrise d’ouvrage et une maîtrise d’œuvre se chamaillant.

 

La réforme intervenue stipule effectivement  une mise en concurrence entre « spécialistes » du patrimoine : la connaissance de l’histoire, du climat, de l’architecture et des jardins d’une région ne sont malheureusement plus des aspects jugés primordiaux auxquels satisfaisait pleinement la territorialité de l’ACMH. Des spécialistes sont appelés à intervenir…. L’avenir  dira si des économies  seront réalisées  - c’est l’objectif  premier de la réforme-, si la qualité de la conservation, celle de la création en milieu ancien se trouveront sensiblement améliorées.

 

. C 14 : En fréquentant une école d’architecture comme l’ENSA-V, il est assez étonnant de constater à quel point aux yeux de nombreux architectes contemporains, l’architecte des monuments historiques possède une mauvaise réputation, celle d’un empêcheur de tourner en rond, qui bloquerait la création au nom de la  préservation du patrimoine. Comment expliquer une telle réputation ? Est-ce justifié ? Faut-il y voir une confusion avec le rôle d’architecte des bâtiments de France ou un manque de communication de la part des ACMH ?

 

. DL : Comme je l’ai déjà indiqué, l’ACMH se voyait confier la conservation de monuments classés non pour les bousculer mais pour les maintenir en l’état, une rénovation radicale  avec changement de la forme et de la fonction et destruction de la matière ancienne pouvant d’ailleurs justifier un déclassement.

 

L’intervention de l’ACMH se doit de ne pas sacrifier à des modes passagères et de mettre à l’abri le monument d’interventions irrémédiables.

Reste que son rôle jusqu’ici n’était que celui d’un maître d’œuvre  et que toute décision relevait du propriétaire  en concertation avec le service des Monuments Historiques.

La question n’est-elle pas plutôt de  savoir si le patrimoine  d’aujourd’hui sera le patrimoine de demain ? Ce qui était protégé jadis se trouve complété  par des immeubles d’époques beaucoup plus récentes, l’époque moderne, par exemple,  étant prise en considération  après l’exclusivité  de l’époque médiévale et de l’antiquité.

Et la notion de protection  ne risque t-elle pas d’être secouée  par la désaffectation des édifices  religieux, voire des édifices civils ? Également par le retrait de l’Etat ?

 

. C14 : De nouvelles structures tentant d’unir au sein d’une même agence création contemporaine et restauration de monuments historiques sont créées. Ce genre de solutions vous attirent-elles ? Un ACMH ou un architecte du patrimoine peut-il être aussi un bon architecte « créateur » ?

.DL : Des agences d’ACMH exercent  dans le domaine de la conservation et dans celui spécifique de la création, parfois hors du contexte patrimonial.

Certains ont du talent. Organiser des agences réunissant des expériences dans les deux champs  en  les ouvrant également au paysage et aux structures, pourquoi pas ? Peut-être est-ce le moyen  d’inscrire toute démarche  de conservation dans le contexte de  l’aménagement du territoire, qu’il soit rural  ou urbain et d’inscrire encore  plus fortement  le monument historique dans la vie  actuelle.

 

.C14 : Les préoccupations écologiques tiennent aujourd’hui une place fondamentale dans la création architecturale. Le développement durable peut-il se conjuguer avec la restauration du patrimoine ?

.DL : Les monuments historiques, qu’il s’agisse d’architecture  ou de jardins anciens ne sont-ils pas des leçons en matière de  développement durable. La restauration n’a le plus souvent aucune question à se poser  dès lors que les matériaux  et les techniques anciens perdurent.

. C14 : Enfin, quels conseils donneriez-vous à de jeunes architectes ou étudiants qui souhaiteraient se diriger vers la restauration du patrimoine ?

.DL : Sans perdre son âme d’architecte, se lancer dans la connaissance de l’urbain et de l’architecture anciens, l’action qui s’en suivra  étant quoi qu’on dise celle de notre temps, donc contemporaine.

Reste que nul ne peut dire  ce qu’il adviendra de l’ancien Service des Beaux Arts devenu  un temps le Service des Monuments Historiques. Qu’adviendra-t-il  dans les années à venir de l’enseignement  de la conservation des monuments anciens ?

Nous tenons à particulièrement à remercier M. Dominique Larpin pour sa disponibilité et l'attention qu'il a bien voulu nous porter.

Posté le Vendredi 18 juin 2010 à 20 h 57 min par Maxime Faure

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